dimanche 20 septembre 2026

FACE AU CHAOS, REPRENDRE LE CONTRÔLE de Vincent Liegey . - Illustration musicale :'Through The Hill' (album - 1994) d'Andy Partridge & Harold Budd.

Vincent Liegey essayiste, chercheur, conférencier, cofondateur de Cargonomia à Budapest. Il est notamment coauteur du Routledge Handbook of Degrowth, de Décroissance : Fake or Not ? et de Sobriété, la vraie mode d’emploi. Depuis plus de vingt ans, il travaille sur la décroissance, l’autonomie, la sobriété et les expérimentations concrètes de transition sociale et écologique.
- En 2018, j’écrivais Face à l’effondrement, la Décroissance. Huit ans plus tard, ce n’est pas tant le monde qui a changé que l’impression que l’effondrement que nous décrivions alors se précise. Une pandémie mondiale, le retour de la guerre de haute intensité en Europe, les ruptures d’approvisionnement, la crise énergétique et l’inflation, l’accélération des dérèglements climatiques, la montée des extrêmes droites, mais aussi l’irruption spectaculaire de l’intelligence artificielle ont perpétué les mêmes dynamiques mortifères et autodestructrices, tout en renforçant les inégalités. Pourtant, le diagnostic de fond, toujours largement ignoré, reste le même : nous continuons à chercher une croissance infinie dans un monde fini. Les crises morales, sociales, économiques, démocratiques, géopolitiques et culturelles s’entremêlent pour constituer ce que nous décrivons depuis plus de vingt ans comme l’effondrement progressif de notre civilisation thermo-industrielle, enfermée dans la religion de la croissance. Nous avions vu venir les crises, moins leur enchaînement. En 2018, j’écrivais que l’accumulation des crises pouvait constituer un terrain fertile pour la décroissance, mais également pour les populismes et les réponses autoritaires. Nous espérions que la « pédagogie des catastrophes » permettrait de remettre en question le productivisme. Elle existe : les limites planétaires, notre dépendance aux énergies fossiles, la vulnérabilité des chaînes mondialisées, la perte de sens au travail ou encore les dégâts de notre modèle alimentaire sont aujourd’hui bien mieux compris.Mais cette prise de conscience n’a pas mécaniquement produit de transformation politique, tant le rouleau compresseur du système dominant continue de s’imposer à nos sociétés.Le Covid, et en particulier le premier confinement, a pourtant constitué un extraordinaire moment de prise de conscience, de créativité et de réflexion collective. Le « quoi qu’il en coûte », la redécouverte des métiers essentiels face aux activités superflues, l’importance des services publics et de la santé, la relocalisation et la souveraineté industrielle : en quelques semaines, des évidences jusque-là présentées comme impossibles sont redevenues discutables. La guerre en Ukraine aurait pu accélérer une politique d’autonomie énergétique fondée sur la sobriété — elle m’a d’ailleurs valu une invitation à co-écrire un livre sur le sujet.De même, les catastrophes climatiques, toujours plus fréquentes, plus impactantes, auraient pu conduire à remettre en cause notre dépendance à la croissance. Mais, encore et encore, le monde d’avant reprend sa place. Ces crises ont surtout accéléré des dynamiques que nous avions identifiées depuis longtemps. Contrairement à ses promesses, la société de croissance ne fait pas disparaître les insécurités : elle nourrit les inégalités, fragilise les solidarités informelles et les liens sociaux, et exacerbe les peurs à mesure que nous avons le sentiment d’être dépossédés de nos destins dans un monde toujours plus instable. À cela s’ajoutent désormais une course effrénée aux ressources, dont certaines se raréfient ou deviennent plus difficiles d’accès, le réarmement, la sécurisation géopolitique des approvisionnements, les replis nationaux et une demande d’autorité censée rassurer. La transition culturelle existe. Et elle ne suffit pas. Depuis vingt ans, quelque chose a pourtant profondément changé. Agroécologie, circuits courts, vélo, réparation, coopératives, low-tech, réduction du temps de travail, communs, sobriété, critique du PIB, économie du care, relocalisation, éco-féminisme, pensée décoloniale : des idées autrefois marginales circulent désormais largement. La décroissance elle-même est devenue un champ international de recherche et de débat. D’innombrables expérimentations démontrent quotidiennement qu’il est possible de produire, échanger, habiter, se déplacer et décider autrement. Cette transition culturelle était et reste indispensable. De plus, un faisceau d’études, d’expérimentations et de délibérations citoyennes montre que certaines aspirations longtemps associées à la décroissance sont désormais très majoritaires : moins mais mieux, partager davantage, ralentir, retrouver du sens et créer des liens. C’est également ce qui ressort, de manière empirique, d’expériences de démocratie délibérative comme les conventions citoyennes pour le climat. Mais huit années supplémentaires le démontrent : ces dynamiques culturelles essentielles restent insuffisantes sans transformation des rapports de force, a fortiori dans une démocratie affaiblie. Les alternatives, aussi nombreuses et inspirantes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à déplacer les structures de pouvoir. Plus profondément encore, le système possède une remarquable capacité à récupérer ce qui le conteste : le partage devient plateforme numérique, la seconde main marché mondialisé, la sobriété argument publicitaire, l’écologie « croissance verte ». D’où, finalement, la force du mot décroissance, choisi à dessein pour résister par anticipation à ce green, social et convivial washing devenu légion ! La transition culturelle existe. La transition politique décroissante, elle, ne suit pas. Pas encore. Une guerre politique et idéologique profondément asymétrique Je développais déjà ce constat dans Rien ne m’étonne, tout reste à faire. Nous ne sommes pas confrontés à une simple confrontation rationnelle entre différents programmes politiques. Les rapports de force sont extraordinairement asymétriques : concentration des richesses, contrôle ou influence sur les médias, publicité, lobbying, réseaux sociaux, algorithmes, infrastructures numériques, financement politique, mais aussi capacité d’orienter une partie de la recherche et du débat public donnent à certains intérêts des moyens considérables pour déterminer les thèmes dont nous parlons, la manière dont nous en parlons… et surtout ceux dont nous ne parlons pas. Les idées de la décroissance en font les frais de manière spectaculaire ! La montée de l’extrême droite ne peut pas être comprise indépendamment de cette bataille culturelle. Si elle s’appuie sur des peurs et des frustrations qui, elles, sont souvent parfaitement réelles (déclassement, précarité, disparition des services publics, des lieux de sociabilité et de solidarité, sentiment d’abandon, difficulté à se loger, à se soigner ou à se déplacer, peur de l’avenir et perte de contrôle), à mes yeux, elle déplace cependant largement les causes de ces insécurités vers des boucs émissaires et leur apporte des réponses simplistes : frontières, identité, autorité et exclusion, tout en perpétuant largement le même imaginaire de croissance et de fuite en avant technologique. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, techno-productivisme et autoritarisme ne constituent pas deux réponses opposées. On voit au contraire se multiplier les rapprochements entre nationalismes autoritaires, intérêts économiques dérégulateurs et certaines oligarchies technologiques. Dérégulation économique, concentration de la richesse et du pouvoir, contrôle numérique, obsession sécuritaire et durcissement des frontières peuvent parfaitement avancer ensemble. La vieille promesse de la croissance permettait de repousser indéfiniment la question la plus délicate : celle des inégalités et donc du partage. Lorsque le gâteau devait continuer à grossir éternellement, il n’était jamais urgent de mieux le partager. Quand cette promesse s’effondre, les tensions réapparaissent. D’où notre vieux slogan, plus actuel que jamais : la première des décroissances doit être celle des inégalités. La fuite en avant technologique. En 2018, j’alertais déjà sur les risques liés au développement de certaines nouvelles technologies, au transhumanisme, à l’intelligence artificielle et surtout à la croyance selon laquelle la technologie nous permettrait de dépasser indéfiniment les limites. Huit ans plus tard, l’intelligence artificielle absorbe des investissements gigantesques et nécessite toujours davantage de centres de données, d’électricité, de matières premières et d’infrastructures, dans une nouvelle course à l’échalote particulièrement inquiétante. Pourtant, la question fondamentale reste largement absente : de quoi avons-nous réellement besoin ? Qui décide des orientations de la recherche, des infrastructures et des ressources mobilisées ? Pour répondre à quels besoins ? Au bénéfice de qui ? Avec quelles conséquences écologiques, sociales et démocratiques ? Il s'agit de reprendre démocratiquement le contrôle de nos choix technologiques de manière critique, mais aussi économiques et de ménagement du territoire, pour les mettre au service des besoins réels de toutes et tous, ici comme ailleurs, tout en prenant en compte de manière solidaire les transformations climatiques déjà en cours et celles qui viennent. La conscience écologique n’a pas disparu. On entend régulièrement que l’écologie aurait disparu des préoccupations, victime d’un prétendu backlash contre « l’écologie punitive ». Quand on y regarde de plus près, la situation est beaucoup plus complexe. Malgré une offensive politique et médiatique anti-écologiste particulièrement forte, les sécheresses, les canicules, les incendies, les inondations et les perturbations agricoles sont désormais entrés dans nos vies. L’été 2026, le plus chaud jamais enregistré en France selon Météo-France, a d’ailleurs suscité une nouvelle mobilisation : près de 200 manifestations sont annoncées le 26 septembre autour du climat, du vivant, de la paix et de la justice sociale. Et, juste après la publication de mon texte de 2018, il y eut les Gilets Jaunes. La hausse des taxes sur les carburants, présentée comme écologique mais socialement injuste à mes yeux, avait cristallisé une colère bien plus profonde. Mais les gens se sont aussi retrouvés sur les ronds-points, ont discuté, débattu, appris ensemble et politisé des questions de justice fiscale, territoriale et écologique. Le mouvement a participé à l’ouverture d’une séquence politique qui conduira notamment au Grand Débat puis à la Convention citoyenne pour le climat. Le problème n’a donc jamais été aussi simple que « les Français refusent l’écologie ». On peut parfaitement comprendre l’urgence climatique et refuser une politique qui fait payer davantage celui qui n’a aucune alternative à sa voiture. Septembre 2026 : retour au point de départ ? Et nous voici précisément revenus au carburant, au coût de la vie et au risque inflationniste. Les tensions géopolitiques sur les approvisionnements et la hausse des prix de l’énergie commencent déjà à produire des effets sociaux et politiques en France. Dans une tentative aussi désespérée que vaine d’enrayer la colère, le gouvernement a prolongé certaines aides ciblées sur les carburants, tandis que différents secteurs se mobilisent contre le coût de l’énergie et les politiques budgétaires. Des appels à un retour des Gilets jaunes le 17 octobre commencent à circuler sur les réseaux sociaux. Mais les ingrédients sont là : pouvoir d’achat sous pression, défiance politique considérable, sentiment d’injustice, services publics fragilisés et forte dépendance énergétique. Avec une différence essentielle par rapport à 2018 : huit années supplémentaires de dérèglement climatique. Nous pouvons donc voir progresser simultanément l’urgence climatique et la colère contre le prix de l’énergie fossile. Ce n’est une contradiction que si nous restons prisonniers de l’imaginaire économique dominant. Et elle ne fera que s’accentuer si nous nous contentons, crise après crise, de plafonner momentanément les prix ou de chercher de nouveaux responsables sans réduire structurellement nos dépendances. Sortir de l’économicisme : c’est probablement là que la décroissance rencontre son obstacle culturel le plus profond. Nous continuons à tout traduire dans le langage de l’économie : croissance, PIB, compétitivité, dette, déficit, productivité, pouvoir d’achat. Même nos débats écologiques deviennent des débats sur la « croissance verte ». La dette publique en constitue un exemple remarquable. Elle est devenue une inquiétude politique majeure alors que le débat public permet rarement de comprendre précisément ce qu’est une dette souveraine, qui la détient, comment elle s’est constituée, quel rôle jouent les banques centrales ou quelles alternatives institutionnelles peuvent être discutées. Sortir de l’économicisme ne signifie évidemment pas nier ces contraintes. Cela signifie les repolitiser. Il est urgent de réencastrer l’économie, de la remettre au service de la démocratie et non l’inverse. Pourquoi produisons-nous ? Quoi ? Comment ? Pour satisfaire quels besoins ? Qui décide ? Comment répartissons-nous les ressources disponibles ? Quelles activités devons-nous développer, maintenir, transformer ou abandonner ? Voilà les questions économiques fondamentales. De la sobriété à la sécurité. Il manque néanmoins quelque chose au texte que j’écrivais en 2018. Après le Covid et le retour de la guerre, nous devons prendre beaucoup plus au sérieux la question de la sécurité. Car la croissance n’a jamais seulement promis davantage de consommation. Elle a promis que demain serait matériellement plus sûr qu’aujourd’hui : emploi, alimentation, logement, chauffage, santé, retraite, mobilité, avenir des enfants. Cette promesse s’effriteet l’extrême droite répond à cette insécurité croissante principalement par la frontière, l’autorité et la désignation de ceux dont il faudrait se protéger. La décroissance propose une autre conception de la sécurité : garantir collectivement les conditions matérielles permettant à chacune et chacun de vivre dignement, tout en réduisant nos dépendances et notre empreinte écologique. C’est notamment le sens de la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie — DIA. Sécurité alimentaire. Sécurité énergétique. Accès aux soins. Éducation. Logement. Mobilité essentielle. Information. Culture. Participation démocratique. Il ne s’agit plus d’attendre que la croissance future finance hypothétiquement ces droits, mais d’organiser démocratiquement leur garantie. Les travaux d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, vont précisément dans cette direction : son rapport Eradicating poverty beyond growth souligne que l’augmentation du PIB, non compatible avec les limites planétaires, n’est pas une condition préalable à la réalisation des droits humains, au contraire. Il appelle à augmenter les biens et services contribuant réellement au bien-être tout en réduisant les productions inutiles ou nuisibles. La sobriété cesse alors d’être synonyme de privation. Elle devient une politique d’autonomie, de sécurité et de résilience. Et c’est probablement ici que prend tout son sens l’idée de reprendre le contrôle. Non pas reprendre le contrôle sur les autres. Mais reprendre collectivement le contrôle sur nos besoins, nos choix technologiques, notre alimentation, notre énergie, nos territoires, notre temps et nos institutions. Décroissance ou barbarie ? En 2018 j'appelais à ce que le grand affrontement soit entre régime Croissance et projet de Décroissance. La réalité s’est révélée plus complexe. Face à l’entrée dans un monde de limites, les pouvoirs économiques et politiques peuvent chercher à préserver l’accumulation par toujours davantage de technologie, l’exploitation de nouvelles ressources, la militarisation, le durcissement des frontières et des formes croissantes d’autoritarisme et de brutalité. L’histoire récente nous montre surtout que ces différentes logiques ne sont nullement incompatibles : elles peuvent se renforcer mutuellement. Une autre voie consiste à accepter démocratiquement les limites, réduire les inégalités et les dépendances, garantir les besoins fondamentaux, partager les ressources et le pouvoir, reconstruire des services publics et des communs, relocaliser ce qui doit l’être et retrouver de l’autonomie. C’est ce que propose la décroissance depuis toujours. Et à mesure que les crises s’approfondissent, beaucoup de ses intuitions me semblent non pas vieillir, mais devenir chaque jour plus actuelles. Elle ne manque donc plus tellement d’arguments. Elle manque de rapports de force, d’institutions, de relais médiatiques, de récits capables de parler au-delà des convaincus et, surtout, de confiance. La bataille est culturelle, sociale, médiatique et politique. En 2018, je concluais : « La décroissance sera politique ou ne sera pas ! » Huit ans plus tard, je n’en retirerais pas un mot. J’ajouterais simplement ceci : les idées de la décroissance doivent plus que jamais parvenir à s’imposer dans le débat public. C’est désormais une question de sécurité, de démocratie et, à mes yeux, de survie. Faute de quoi les crises continueront d’être captées par ceux qui proposent l’autoritarisme et la fuite en avant, alors même que l’effondrement systémique que nous décrivions il y a huit ans n’est plus une hypothèse lointaine. Face au chaos, reprendre le contrôle. Rien ne m’étonne. Tout reste à faire. - Vincent Liegey. @followers @à la une

vendredi 18 septembre 2026

ARTHUR RIMBAUD : LA MODERNITE NEGATIVE & SURGISSEMENT D'UN SURROMANTISME.- Illustrations iconographique de S.O.DA 26 . - Illustration sonore : 'Inside The Dream Syndicate - Dream Interpretation' (1969) de John Cale. de John Cale.

Arthur Rimbaud est la modernité négative car 'Adieu' est le texte le plus moderne de Rimbaud, mais visiblement le moins commenté. On cite souvent Arthur Rimbaud pour la phrase devenue slogan : « Il faut être absolument moderne. » ; mais on oublie presque toujours où elle se trouve : dans 'Adieu', le dernier texte d’ 'Une saison en enfer', un texte de rupture, de fatigue, de lucidité douloureuse ; c’est là que tout bascule car dans 'Adieu', la modernité n’y est pas un programme, ni un manifeste, ni un cri d’avant‑garde. Elle est une défaite. La modernité y est comme une chute, pas comme une conquête. Dans 'Une saison en enfer', Arthur Rimbaud parle comme quelqu’un qui sort d’une expérience extrême, presque d’un incendie avec une 'brûlure' noire. Il ne célèbre pas la modernité : il la subit. Il comprend que le monde — et surtout le monde de la poésie — ne permet plus les anciennes transcendances. Il a voulu « posséder la vérité dans une âme et un corps ». Il a tenté l’expérience du voyant. le dérangement de tous les sens. Il a explosé la langue, puis cela l’a détruit en tant que poète. La modernité, pour lui, n’est plus une promesse : c’est la fin du rêve, le retour brutal au réel. 'Adieu' est peut-être, certainement, le texte que la critique française n’aime pas lire ou moins. La critique rimbaldienne a toujours préféré le Rimbaud flamboyant : les Lettres du voyant, les Illuminations, la révolution formelle, le génie adolescent, le scandale, le mythe du poète‑prophète. Tout ce qui est 'clinquant'. Pourtant 'Adieu' est un texte d’effondrement. Il contredit le récit héroïque. Il dit : j’ai échoué, j’ai brûlé, je renonce. La critique française est très formaliste, très attachée à la langue, aux variantes, aux manuscrits et n’aime pas trop, visiblement, regarder 'Adieu' en face. Elle préfère d'Arthur Rimbaud le prodige, plutôt que l’homme blessé. Pourquoi “Il faut être absolument moderne” est une phrase tragique ? Cette phrase n’est pas un slogan futuriste, elle n’est pas un appel à l’avant‑garde, elle n’est pas un manifeste esthétique. C’est une phrase de fatigue, de ras‑le‑bol, de lucidité qui signifie : Il faut accepter le monde tel qu’il est devenu, sans illusions, sans refuge. C’est une modernité sans promesse, sans lumière, sans salut. Une modernité réelle, pas mythique, une modernité négative. Aujourd’hui, on dirait presque : une modernité punk (no futur). Pourquoi moi, je vois, ressens cela — et pas les spécialistes - car je crois que je lis Arthur Rimbaud dans son mouvement, dans son incarnation, dans son expérience intérieure, pas, plus, dans son mythe romantique ; je lis l’homme qui brûle, pas le prophète. je lis la chute, pas l’ascension, je lis la fatigue, pas l’ivresse. j'ai lu à nouveau 'Adieu', et j'ai redécouvert l' 'Adieu' d'Arthur Rimbaud, un texte central, pas comme une annexe à 'Une saison en Enfer'. Je n'adhère pas complètement à la lecture politique dominante (Rimbaud rebelle, insurgé), je ne m'arrête pas à la lecture formaliste (Rimbaud inventeur de formes), je me méfie de la lecture mythologique (Rimbaud génie adolescent). Je lis l’homme qui dit stop ! Et c’est exactement ce que le psychanaliste Benjamin Fondane avait vu : la France a préféré le spectaculaire au tragique. La psychanalyse est, me semble-t-il, le seul champ qui ose regarder l'Arthur Rimbaud tragique ; depuis 1938, la psychanalyse lit Rimbaud autrement : 'Je est un autre' comme prototype de l’inconscient, l’adolescence extrême, la langue comme symptôme, l’effondrement du sujet poétique, l’abandon de l’écriture comme arrêt d’un symptôme. Les psychalistes, Gérard Pirlot, Fabrice Laudrin, Anne Brun, Bernard Chouvier : tous montrent Arthur Rimbaud divisé, dérangé, épuisé, en errance, en rupture. La psychanalyse lit Rimbaud comme, une expérience limite et éprouvante, un adolescent clinique, un sujet traversé par des forces psychiques incontrôlées, peu ou pas conscientes, un créateur qui finit par s’effondrer. Dés lors, dans cette perspective, 'Adieu' n’est plus un mystère, c’est un moment clinique, à savoir La fin du voyant, la fin du symptôme, la fin de la poésie comme survie. La modernité négative est une théorie qu'énonce 'Adieu' et ceci est : La modernité n’est pas ce qui commence, La modernité est ce qui finit, elle n’est pas l’invention d’un monde nouveau, elle est la destruction des illusions anciennes, elle n’est pas l’exaltation, elle est la lucidité, elle n’est pas la promesse, elle est la fatigue, elle n’est pas la lumière, elle est la sortie du rêve, elle n’est pas l’avant‑garde, elle est le retour au réel, elle n’est pas héroïque, elle est tragique ; c'est pourquoi 'Adieu', paradoxalement, est le texte le plus moderne d'Arthur Rimbaud car il annonce la fin du sacré, la fin du poète‑prophète, la fin de la transcendance, la fin de la poésie comme salut, la fin de l’illusion de l’inconnu, la fin du voyant ; parce qu’il dit : être moderne, c’est renoncer ; parce qu’il insiste : être moderne, c’est voir, car il annonce : être moderne, c’est accepter la chute. À ce stade, j'ennonce : Arthur Rimbaud moderne, oui — mais moderne négatif, la modernité d'Arthur Rimbaud n’est pas celle que l’on célèbre de nos jours, elle n’est pas celle des avant‑gardes, elle n’est pas celle des slogans, elle n’est pas celle des mythes. Elle est celle de l' 'Adieu' : une modernité tragique, lucide, sans promesse, une modernité qui ne commence rien, une modernité qui finit tout, la modernité négative. Cela m'améne à la question du romantisme, et ce que je nomme le surromantisme, chez Arthur Rimbaud : une question qui me taraude, avec extrême finesse depuis un non moment, et qui touche, peut-être, à quelque chose que très peu de lecteurs d'Arthur Rimbaud ont vu, son romantisme n’est pas un romantisme individuel — c’est un romantisme élargi, un romantisme du monde, un romantisme de l’autre et cela éclaire directement son effondrement poétique, puis aussi encore, cela résonne puissamment avec notre époque. Arthur Rimbaud romantique ? Oui — mais pas comme on l'on dit ; on pense souvent que Rimbaud est un romantique parce qu’il est adolescent, exalté, en quête d’absolu, en rupture avec la société, mais ce n’est pas le cœur du romantisme rimbaldien. Le romantisme classique pose la question : « Qui suis‑je ? Où vais‑je ? Dans quel état j’erre ? », chez Arthur Rimbaud, certes, cette question existe, mais elle est dépassée car il ne s’interroge pas seulement sur lui-même, il s’interroge sur le monde, sur les autres, sur l’humanité. Arthur Rimbaud est préoccupé par autrui et cela profondément. Il faut rappeler qu'il est bouleversé par la guerre de 1870, révolté par la Commune, obsédé par la misère sociale, attentif aux humiliés, aux blessés, aux errants ; il n’est absolument pas un poète enfermé dans son moi, en son je, il est un poète ouvert, poreux, traversé par le monde. Arthur Rimbaud n’est pas un romantisme introspectif ; c’est un romantisme surromantique, au sens où qu'on peut définir par : « Qui sommes‑nous ? Où allons‑nous ? Dans quel état nous errons ? », c’est une question collective, une question politique, une question anthropologique, une question métaphysique. Arthur Rimbaud porte le monde de l'humanité dans son corps, cela le brûle. Ce que je nomme le surromantisme est une autre clef de voûte pour comprendre son effondrement poétique. Si Arthur Rimbaud avait été un romantique 'classique', il aurait pu continuer à écrire : sur son moi, sur ses visions, sur ses tourments, sur ses extases, mais il n’est pas cela, il est au-delà. Il est un poète qui veut porter l’humanité entière. Il veut écrire pour tous, avec tous, dans tous. Il désire être le voyant du monde, pas seulement de lui-même, cette ambition lui est insoutenable puis elle explique, la violence de son dérèglement, la radicalité de son écriture, la démesure de son projet, et finalement… son effondrement car vouloir être le voyant de l’humanité, c’est vouloir être plus qu’un homme et aucun homme ne peut tenir une telle postute fort longtemps. 'Adieu', c'est le moment où le surromantisme s’effondre pour Arthur, dans 'Adieu', il comprend, exprime qu'il ne peut plus porter le monde, il ne peut pas, il ne peut plus sauver l’humanité, il ne peut plus être le voyant collectif, il ne peut plus être le prophète d’un avenir meilleur. Il dit : « J’ai voulu posséder la vérité dans une âme et un corps. », cela, la vérité absolue, n’est plus une quête individuelle, c’est une quête totale, cosmique, surromantique car au-delà de ce qui est possible, puis il ajoute : « Et je l’ai trouvée amère. », c’est le moment où le romantisme élargi — le romantisme du monde — s’effondre. Cela résonne, je l'écris à nouveau, résonne avec notre époque, je pense que c'est pour nous un point essentiel : Arthur Rimbaud est un poète de crises, il vit : une crise politique (la Commune, la répression, la république instable), une crise sociale (la misère, la famine, les inégalités), une crise spirituelle (la fin des transcendances), une crise du langage (la poésie ne sauve plus) ; nous vivons : une crise écologique, une crise démocratique, une crise sociale, une crise du sens, une crise du futur. Arthur Rimbaud de par son oeuvre poètique pose la question : « Où allons‑nous ? », c’est la question de notre siècle ; Rimbaud pose la question : « Dans quel état nous errons ? », c’est la question de nos crises contemporaines ; Arthur pose la question : « Qui sommes‑nous ? », c’est la question de l’humanité face à son avenir. Là, Arthur Rimbaud est à la fois terriblement contemporain et intemporel, un "moderne total" mais négativement moderne parce qu’il voit avant tout le monde réel, alors ses illusions s’effondrent et les transcendances disparaissent, les promesses se brisent et le monde devient brut, sans refuge, c’est exactement ce que nous vivons. Mais ai-je raison d'oser écrire que c'est peut-être, là, une idée majeure ?, qu'Arthur Rimbaud est un surromantique car d'un romantique élargi, un romantique du monde qui s'effondre, un romantique de l’humanité de la fin des fins, un romantique de l’autre perdu et dévasté, c’est précisément cette dimension dans sa chair, sa psyché et jusqu'alors son parcours de vie qui finit par provoquer son effondrement poétique, sa modernité tragique, sa résonance avec notre époque. Pour conclure, j'émet une formule et une question ouverte : Le surromantisme d'Arthur Rimbaud est la modernité négatine, est-ce une proposition d'idée insensée ?. - Christian-Edziré Déquesnes.

RIMBAUD, L'INDESIRABLE, une bande dessinée de Xavier Coste, parue en 2013.- Illustration musicale : 'Le Bateau Ivre" d'Arthur Rimbaud par Philippe Léotard.

jeudi 3 septembre 2026

JEAN-PIERRE BOBILLOT : "Rimbaud, Thiers, Pétain & Après", paru en 2021. - Illustration musicale : "Chant de guerre parisien" d'Arthur Rimbaud par Wild Pigs.

Jean-Pierre Bobillot – Rimbaud, Thiers, Pétain et après est un essai publié en février 2021 aux Presses du réel, dans la collection Patrick Fréchet. C’est un livre bref (128 pages) mais dense, où Bobillot poursuit son travail de longue haleine sur la dimension politique de la poésie rimbaldienne ; la thèse centrale : Rimbaud n’est pas seulement un poète visionnaire ou un expérimentateur du langage ; il est un poète politique, qui attaque frontalement les structures d’oppression de son temps — religieuses, morales, sociales, économiques, sexuelles. Jean-Pierre Bobillot montre que cette dimension est constitutive de l’œuvre, non un ajout interprétatif et l'auteur insiste sur la manière dont Rimbaud débusque chez les Romantiques et les Parnassiens les formes de complicité avec l’ordre bourgeois. La poésie héritée est pour lui un langage de domination, qu’il s’emploie à détruire méthodiquement entre 1869 et 1875. Le livre revient sur les textes de 1871, notamment Chant de guerre parisien, où Rimbaud attaque directement Thiers, Picard, Favre, figures du gouvernement versaillais. Jean- Pierre Bobillot replace ces poèmes dans le contexte de la Commune et de la répression versaillaise. Une part importante du livre est polémique : Bobillot s’en prend aux falsifications idéologiques d'Arthur Rimbaud, qu’il voit à l’œuvre dans certains discours littéraires ou politiques contemporains. Il critique notamment : les lectures « formalistes » (Guyaux), les récupérations militantes, les usages patriotiques ou identitaires de Rimbaud. Ces mises au point prolongent des articles publiés depuis 2007 dans Parade sauvage. Pourquoi Pétain ? Le titre associe Rimbaud à Thiers (chef de la répression de la Commune) et Pétain (chef de l’État français en 1940), il s'agit pour Jean-Pierre Bobillot de montrer comment certains discours contemporains — y compris issus d’anciennes avant-gardes — ont contribué à réinscrire Arthur Rimbaud dans des logiques de ressentiment ou de dénigrement républicain, parfois proches de rhétoriques réactionnaires. Il s’agit donc d’un travail de contre-récupération. Qui est Jean-Pierre Bobillot ? Il est né en 1950, universitaire, il est critique littéraire, poète et figure majeure de la poésie sonore en France, il est aussi l'auteur de nombreux essais sur Rimbaud, Laforgue, Apollinaire, sur les avant-gardes vocales et scéniques. Jean-Pierre Bobillot se définit comme « POëte bruYant, chercheuR de POuX, POusseuR de bouchons ». 'Rimbaud, Thiers, Pétain et Après est un important essai politique sur Arthur Rimbaud car c'est une critique des lectures dépolitisantes ou idéologiquement biaisées, une mise au point contre les récupérations contemporaines de l'oeuvre du poète aux semelles de vent, c'est aussi le prolongement du travail de Bobillot sur la Commune et de la poésie comme action politique . - Christian-Edziré Déquesnes.