AUX ROBES DE RIMBAUD - "Les inédits de Rimbaud, c'est nous !" (Louis Scutenaire).
mardi 29 septembre 2026
'Arthur Rimbaud - Oeuvres' - 'Editions Baudouin Paris-Le club de poèsie -Le Chouette Livre', pas de date de publication, ni de n°ISBN... . - Illustration musicale : 'L'Eternité' d'Arthur Rimbaud par Romantic Robot.
- c'est un livre, une édition singulière, dont des particularités peuvent interréssées les collectionneurs car aucune de date de publication, ni de n°ISBN ; imprimé en Roumanie, il s’agit très probablement d’une édition datant de la fin des années 1980 ou des années 1990, fourchette la plus plausible : 1985–1998, visiblement les 'Editions Baudouin Paris-Le club de poèsie -Le Chouette Livre' n'ont jamais réalisé de dépots légal à la BNF pour leurs publications. la médiocre préface , vraiment quelconque n'est pas signé, mais lr plus singulier est la couverture, un détail du célébre tableau 'coin de table' de Fantin-Latour, un focus/portait de Rimbaud qui regarde dans l'autre sens que celui du tableau original.- Christian-Edziré Déquesnes.
dimanche 27 septembre 2026
ARTHUR RIMBAUD - Oeuvres Des Ardennes au Désert', paru en 1990 au édition Pocket et inclus un livret de 16 pages d'illustrations. - Illustration musicale : 'Rimbaud Blues' par Castrato.
- " Le voyant ", " le voyou ", " le magicien désabusé ", " le génie impatient " : Arthur Rimbaud dont on découvrr avec ce livre ici la quasi-totalité de l'œuvre du poète et unr partie de la correspondance de l'explorateur : des Ardennes au désert et en fin d'ouvrage un dossier historique et littéraire qui conclue avec un chapitre 'Visages de Rimbaud' d'une petite vingtaine de pages, dans lesquelles tour à tour, Stephane Mallarmé, Victor Segalen, Louis Aragon, André Breton et Alain Borer s'exprime au sujet d'Arthur Rimbaud.
jeudi 24 septembre 2026
'RIMBAUD, LE VOYOU' de Benjamin Fondane, paru en 1933 . - Illustration musicale : 'Rimbaud' de John Zorn.
'Rimbaud, le voyou' est l’un des textes les plus décisifs et les plus singuliers jamais écrits sur Arthur Rimbaud. C’est un essai polémique, existentiel, profondément engagé, publié en 1933, où Benjamin Fondane s’attaque frontalement aux lectures dominantes de son époque — surréalistes, catholiques, universitaires — pour restituer à Arthur Rimbaud toute sa dimension tragique, vivante, irréductible. L'idée central est qu'Arthur Rimnbaud n'est pas un 'voyant' au sens mystique ou avant-gardiste, mais un voyou, c’est‑à‑dire quelqu’un qui tente d’atteindre l’Inconnu par un coup de force, un geste existentiel risqué, sans garantie, sans système. Benjamin Fondane refuse toutes les récupérations idéologiques : celles des surréalistes ( André Breton, Cassou), qui veulent faire de Rimbaud un précurseur politique ou révolutionnaire ; celles des catholiques (Paul Claudel, Rolland de Renéville), qui veulent en faire un mystique ; celles des critiques symbolistes ou universitaires, qui le réduisent à une figure littéraire figée, à un parnassien. Pour Benjamin Fondane, Arhur Rimbaud est un homme tragique, un être en crise, engagé dans une quête existentielle radicale, marquée par l’échec, la rupture, la fuite, le refus des systèmes. Le mot voyou est volontairement provocateur, Benjamin Fondane veut briser le mythe du 'voyant' tel qu’il a été construit de par les Lettres du Voyant récupérées par les avant-gardes qui édulcorent fortement la dimension séditieuse du 'voyant' selon Arthur Rimbaud ; pour Benjamin Fondane, Arthur Rimbaud triche, use d'un stratagéme, en prétendant saisir l’Inconnu par une méthode poétique, même si de par cela il force la porte du réel, qu'il tente un passage violent, non pas pour être un prophète mais juste un homme libre qui risque sa vie, la met en jeu, dans l’expérience poétique pour y vivre et signifier qu'il est le 'voyant' qui désobéit, le 'voyou' qui refuse les lois du monde comme celles de la littérature. Benjamin Fondane a été profondément influencé par Léon Chestov, philosophe du tragique, de l’irrationnel, de la lutte contre les systèmes. Dans Le Voyou, il annonce Arthur Rimbaud comme un homme confronté à l’absurde, un être en révolte contre la pauvreté, un sujet qui refuse les consolations de la raison ou de la religion ; cette lecture fait de Rimbaud un pré‑existentialiste, bien avant Jean-Paul Sartre ou Albert Camus. Le livre de Benjamin Fondane est un mélange de critique littéraire, de philosophie, de polémique et de méditation personnelle ; l'auteur y analyse, les Lettres du Voyant, Une Saison en enfer, les Illuminations, la biographie rimbaldienne, les interprétations contemporaines et il ajoute des chapitres inédits, des notes qui approfondissent la dimension métaphysique de l’œuvre. Ce livre est unique car il refuse les mythologies : Rimbaud n’est ni un saint, ni un révolutionnaire, ni un génie romantique. Cet ouvrage restitue la violence de l’expérience poétique d'Arthur Rimbaud qui n’écrit pas pour faire œuvre : il écrit pour vivre. Il met en lumière l’échec comme dimension essentielle, L’abandon de la poésie n’est pas une trahison, elle est la conséquence logique de la quête. Ce livre, c'est l'ouverture d'une voie critique nouvelle, de l'oeuvre d'Arthur Rimbaud que Benjamin Fondane lit comme un homme réel, non comme une icône, en s’opposant à toute récupération doctrinale. Le texte est un acte de résistance intellectuelle.'Rimbaud le voyou' est un outil précieux pour penser, la modernité négative, la crise du sujet, 'la dimension existentielle de 'Adieu' dans 'Une saison en Enfer, la rupture entre vie et œuvre d'Arthur Rimbaud, la poésie comme expérience limite. Benjamin Fondane est l’un des rares à vouloir comprendre, et nous présenter, Arthur Rimbaud, sans le réduire, sans le sanctifier, sans le politiser.- Christian-Edziré Déquesnes.
- Benjamin Fondane (1898–1944) est l’une des figures les plus singulières de la modernité poétique et philosophique du XXᵉ siècle. Poète, essayiste, dramaturge, cinéaste, critique, penseur de l’existentiel tragique — il traverse tous les grands courants de son temps sans jamais s’y soumettre. Né Benjamin Wechsler à Iași, en Roumanie, dans une famille juive intellectuelle durant sa jeunesse roumaine, il est poète symboliste, critique, animateur de l’avant‑garde (avec Janco, Maxy, Voronca). Il Arrive à Paris en 1923, devient Benjamin Fondane, s’intègre aux milieux surréalistes mais refuse leur dogmatisme politique. Il fait sa rencontre avec Léon Chestov est décisive, Chestov est un philosophe du tragique, qui oriente toute la pensée de Benjamin Fondane qui est arrêté en 1944, déporté à Auschwitz‑Birkenau, assassiné dans une chambre à gaz. Benjamin Fondane a écrit une poésie de l’exil, du gouffre, de la révolte contre les systèmes : Œuvres majeures, Ulysse (1933), Titanic (1937), Le Mal des fantômes (posthume) ; Sa poésie privilégie l’image brute, existentielle, loin des métaphores romantiques. Disciple de Chestov, Benjamin Fondane développe une philosophie du tragique, hostile aux systèmes et au rationalisme : Textes essentiels, La Conscience malheureuse (1936), Faux traité d’esthétique (1938), Baudelaire et l’expérience du gouffre (1941–42, inachevé). Il polémique avec Bergson, Heidegger, Kierkegaard, défendant une pensée existentielle radicale centrée sur l’homme en détresse. Pour le cinéma, il est scénariste et réalisateur : Rapt (1933), film expérimental avec Dimitri Kirsanov, Tararira (1936), tourné en Argentine ; Il est l’un des premiers théoriciens du cinéma poétique. Benjamin Fondane est un existentialiste avant l’existentialisme, il est plus radical que Jean-Paul Sartre, plus tragique qu'Albert Camus ; c'est un poète du gouffre : la poésie comme expérience vitale, non comme forme ; c'est un penseur de l’irrationnel : contre la raison abstraite, il défend l’homme réel, vulnérable. Un témoin de la catastrophe européenne, des destruction à venit que son œuvre annonce la destruction à venir. - Christian-Edziré Déquesnes.
mardi 22 septembre 2026
lundi 21 septembre 2026
dimanche 20 septembre 2026
FACE AU CHAOS, REPRENDRE LE CONTRÔLE de Vincent Liegey . - Illustration musicale :'Through The Hill' (album - 1994) d'Andy Partridge & Harold Budd.
Vincent Liegey essayiste, chercheur, conférencier, cofondateur de Cargonomia à Budapest. Il est notamment coauteur du Routledge Handbook of Degrowth, de Décroissance : Fake or Not ? et de Sobriété, la vraie mode d’emploi. Depuis plus de vingt ans, il travaille sur la décroissance, l’autonomie, la sobriété et les expérimentations concrètes de transition sociale et écologique.
- En 2018, j’écrivais Face à l’effondrement, la Décroissance. Huit ans plus tard, ce n’est pas tant le monde qui a changé que l’impression que l’effondrement que nous décrivions alors se précise. Une pandémie mondiale, le retour de la guerre de haute intensité en Europe, les ruptures d’approvisionnement, la crise énergétique et l’inflation, l’accélération des dérèglements climatiques, la montée des extrêmes droites, mais aussi l’irruption spectaculaire de l’intelligence artificielle ont perpétué les mêmes dynamiques mortifères et autodestructrices, tout en renforçant les inégalités. Pourtant, le diagnostic de fond, toujours largement ignoré, reste le même : nous continuons à chercher une croissance infinie dans un monde fini. Les crises morales, sociales, économiques, démocratiques, géopolitiques et culturelles s’entremêlent pour constituer ce que nous décrivons depuis plus de vingt ans comme l’effondrement progressif de notre civilisation thermo-industrielle, enfermée dans la religion de la croissance. Nous avions vu venir les crises, moins leur enchaînement. En 2018, j’écrivais que l’accumulation des crises pouvait constituer un terrain fertile pour la décroissance, mais également pour les populismes et les réponses autoritaires. Nous espérions que la « pédagogie des catastrophes » permettrait de remettre en question le productivisme. Elle existe : les limites planétaires, notre dépendance aux énergies fossiles, la vulnérabilité des chaînes mondialisées, la perte de sens au travail ou encore les dégâts de notre modèle alimentaire sont aujourd’hui bien mieux compris.Mais cette prise de conscience n’a pas mécaniquement produit de transformation politique, tant le rouleau compresseur du système dominant continue de s’imposer à nos sociétés.Le Covid, et en particulier le premier confinement, a pourtant constitué un extraordinaire moment de prise de conscience, de créativité et de réflexion collective. Le « quoi qu’il en coûte », la redécouverte des métiers essentiels face aux activités superflues, l’importance des services publics et de la santé, la relocalisation et la souveraineté industrielle : en quelques semaines, des évidences jusque-là présentées comme impossibles sont redevenues discutables. La guerre en Ukraine aurait pu accélérer une politique d’autonomie énergétique fondée sur la sobriété — elle m’a d’ailleurs valu une invitation à co-écrire un livre sur le sujet.De même, les catastrophes climatiques, toujours plus fréquentes, plus impactantes, auraient pu conduire à remettre en cause notre dépendance à la croissance. Mais, encore et encore, le monde d’avant reprend sa place. Ces crises ont surtout accéléré des dynamiques que nous avions identifiées depuis longtemps. Contrairement à ses promesses, la société de croissance ne fait pas disparaître les insécurités : elle nourrit les inégalités, fragilise les solidarités informelles et les liens sociaux, et exacerbe les peurs à mesure que nous avons le sentiment d’être dépossédés de nos destins dans un monde toujours plus instable. À cela s’ajoutent désormais une course effrénée aux ressources, dont certaines se raréfient ou deviennent plus difficiles d’accès, le réarmement, la sécurisation géopolitique des approvisionnements, les replis nationaux et une demande d’autorité censée rassurer. La transition culturelle existe. Et elle ne suffit pas. Depuis vingt ans, quelque chose a pourtant profondément changé. Agroécologie, circuits courts, vélo, réparation, coopératives, low-tech, réduction du temps de travail, communs, sobriété, critique du PIB, économie du care, relocalisation, éco-féminisme, pensée décoloniale : des idées autrefois marginales circulent désormais largement. La décroissance elle-même est devenue un champ international de recherche et de débat. D’innombrables expérimentations démontrent quotidiennement qu’il est possible de produire, échanger, habiter, se déplacer et décider autrement. Cette transition culturelle était et reste indispensable. De plus, un faisceau d’études, d’expérimentations et de délibérations citoyennes montre que certaines aspirations longtemps associées à la décroissance sont désormais très majoritaires : moins mais mieux, partager davantage, ralentir, retrouver du sens et créer des liens. C’est également ce qui ressort, de manière empirique, d’expériences de démocratie délibérative comme les conventions citoyennes pour le climat. Mais huit années supplémentaires le démontrent : ces dynamiques culturelles essentielles restent insuffisantes sans transformation des rapports de force, a fortiori dans une démocratie affaiblie. Les alternatives, aussi nombreuses et inspirantes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à déplacer les structures de pouvoir. Plus profondément encore, le système possède une remarquable capacité à récupérer ce qui le conteste : le partage devient plateforme numérique, la seconde main marché mondialisé, la sobriété argument publicitaire, l’écologie « croissance verte ». D’où, finalement, la force du mot décroissance, choisi à dessein pour résister par anticipation à ce green, social et convivial washing devenu légion ! La transition culturelle existe. La transition politique décroissante, elle, ne suit pas. Pas encore. Une guerre politique et idéologique profondément asymétrique
Je développais déjà ce constat dans Rien ne m’étonne, tout reste à faire. Nous ne sommes pas confrontés à une simple confrontation rationnelle entre différents programmes politiques. Les rapports de force sont extraordinairement asymétriques : concentration des richesses, contrôle ou influence sur les médias, publicité, lobbying, réseaux sociaux, algorithmes, infrastructures numériques, financement politique, mais aussi capacité d’orienter une partie de la recherche et du débat public donnent à certains intérêts des moyens considérables pour déterminer les thèmes dont nous parlons, la manière dont nous en parlons… et surtout ceux dont nous ne parlons pas. Les idées de la décroissance en font les frais de manière spectaculaire ! La montée de l’extrême droite ne peut pas être comprise indépendamment de cette bataille culturelle. Si elle s’appuie sur des peurs et des frustrations qui, elles, sont souvent parfaitement réelles (déclassement, précarité, disparition des services publics, des lieux de sociabilité et de solidarité, sentiment d’abandon, difficulté à se loger, à se soigner ou à se déplacer, peur de l’avenir et perte de contrôle), à mes yeux, elle déplace cependant largement les causes de ces insécurités vers des boucs émissaires et leur apporte des réponses simplistes : frontières, identité, autorité et exclusion, tout en perpétuant largement le même imaginaire de croissance et de fuite en avant technologique. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, techno-productivisme et autoritarisme ne constituent pas deux réponses opposées. On voit au contraire se multiplier les rapprochements entre nationalismes autoritaires, intérêts économiques dérégulateurs et certaines oligarchies technologiques. Dérégulation économique, concentration de la richesse et du pouvoir, contrôle numérique, obsession sécuritaire et durcissement des frontières peuvent parfaitement avancer ensemble. La vieille promesse de la croissance permettait de repousser indéfiniment la question la plus délicate : celle des inégalités et donc du partage. Lorsque le gâteau devait continuer à grossir éternellement, il n’était jamais urgent de mieux le partager. Quand cette promesse s’effondre, les tensions réapparaissent. D’où notre vieux slogan, plus actuel que jamais : la première des décroissances doit être celle des inégalités. La fuite en avant technologique. En 2018, j’alertais déjà sur les risques liés au développement de certaines nouvelles technologies, au transhumanisme, à l’intelligence artificielle et surtout à la croyance selon laquelle la technologie nous permettrait de dépasser indéfiniment les limites. Huit ans plus tard, l’intelligence artificielle absorbe des investissements gigantesques et nécessite toujours davantage de centres de données, d’électricité, de matières premières et d’infrastructures, dans une nouvelle course à l’échalote particulièrement inquiétante. Pourtant, la question fondamentale reste largement absente : de quoi avons-nous réellement besoin ? Qui décide des orientations de la recherche, des infrastructures et des ressources mobilisées ? Pour répondre à quels besoins ? Au bénéfice de qui ? Avec quelles conséquences écologiques, sociales et démocratiques ? Il s'agit de reprendre démocratiquement le contrôle de nos choix technologiques de manière critique, mais aussi économiques et de ménagement du territoire, pour les mettre au service des besoins réels de toutes et tous, ici comme ailleurs, tout en prenant en compte de manière solidaire les transformations climatiques déjà en cours et celles qui viennent. La conscience écologique n’a pas disparu. On entend régulièrement que l’écologie aurait disparu des préoccupations, victime d’un prétendu backlash contre « l’écologie punitive ».
Quand on y regarde de plus près, la situation est beaucoup plus complexe. Malgré une offensive politique et médiatique anti-écologiste particulièrement forte, les sécheresses, les canicules, les incendies, les inondations et les perturbations agricoles sont désormais entrés dans nos vies. L’été 2026, le plus chaud jamais enregistré en France selon Météo-France, a d’ailleurs suscité une nouvelle mobilisation : près de 200 manifestations sont annoncées le 26 septembre autour du climat, du vivant, de la paix et de la justice sociale. Et, juste après la publication de mon texte de 2018, il y eut les Gilets Jaunes. La hausse des taxes sur les carburants, présentée comme écologique mais socialement injuste à mes yeux, avait cristallisé une colère bien plus profonde. Mais les gens se sont aussi retrouvés sur les ronds-points, ont discuté, débattu, appris ensemble et politisé des questions de justice fiscale, territoriale et écologique. Le mouvement a participé à l’ouverture d’une séquence politique qui conduira notamment au Grand Débat puis à la Convention citoyenne pour le climat. Le problème n’a donc jamais été aussi simple que « les Français refusent l’écologie ». On peut parfaitement comprendre l’urgence climatique et refuser une politique qui fait payer davantage celui qui n’a aucune alternative à sa voiture. Septembre 2026 : retour au point de départ ? Et nous voici précisément revenus au carburant, au coût de la vie et au risque inflationniste. Les tensions géopolitiques sur les approvisionnements et la hausse des prix de l’énergie commencent déjà à produire des effets sociaux et politiques en France. Dans une tentative aussi désespérée que vaine d’enrayer la colère, le gouvernement a prolongé certaines aides ciblées sur les carburants, tandis que différents secteurs se mobilisent contre le coût de l’énergie et les politiques budgétaires. Des appels à un retour des Gilets jaunes le 17 octobre commencent à circuler sur les réseaux sociaux. Mais les ingrédients sont là : pouvoir d’achat sous pression, défiance politique considérable, sentiment d’injustice, services publics fragilisés et forte dépendance énergétique. Avec une différence essentielle par rapport à 2018 : huit années supplémentaires de dérèglement climatique. Nous pouvons donc voir progresser simultanément l’urgence climatique et la colère contre le prix de l’énergie fossile. Ce n’est une contradiction que si nous restons prisonniers de l’imaginaire économique dominant. Et elle ne fera que s’accentuer si nous nous contentons, crise après crise, de plafonner momentanément les prix ou de chercher de nouveaux responsables sans réduire structurellement nos dépendances. Sortir de l’économicisme : c’est probablement là que la décroissance rencontre son obstacle culturel le plus profond. Nous continuons à tout traduire dans le langage de l’économie : croissance, PIB, compétitivité, dette, déficit, productivité, pouvoir d’achat. Même nos débats écologiques deviennent des débats sur la « croissance verte ». La dette publique en constitue un exemple remarquable. Elle est devenue une inquiétude politique majeure alors que le débat public permet rarement de comprendre précisément ce qu’est une dette souveraine, qui la détient, comment elle s’est constituée, quel rôle jouent les banques centrales ou quelles alternatives institutionnelles peuvent être discutées. Sortir de l’économicisme ne signifie évidemment pas nier ces contraintes. Cela signifie les repolitiser. Il est urgent de réencastrer l’économie, de la remettre au service de la démocratie et non l’inverse. Pourquoi produisons-nous ? Quoi ? Comment ? Pour satisfaire quels besoins ? Qui décide ? Comment répartissons-nous les ressources disponibles ? Quelles activités devons-nous développer, maintenir, transformer ou abandonner ? Voilà les questions économiques fondamentales. De la sobriété à la sécurité. Il manque néanmoins quelque chose au texte que j’écrivais en 2018. Après le Covid et le retour de la guerre, nous devons prendre beaucoup plus au sérieux la question de la sécurité. Car la croissance n’a jamais seulement promis davantage de consommation. Elle a promis que demain serait matériellement plus sûr qu’aujourd’hui : emploi, alimentation, logement, chauffage, santé, retraite, mobilité, avenir des enfants. Cette promesse s’effriteet l’extrême droite répond à cette insécurité croissante principalement par la frontière, l’autorité et la désignation de ceux dont il faudrait se protéger. La décroissance propose une autre conception de la sécurité : garantir collectivement les conditions matérielles permettant à chacune et chacun de vivre dignement, tout en réduisant nos dépendances et notre empreinte écologique. C’est notamment le sens de la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie — DIA. Sécurité alimentaire. Sécurité énergétique. Accès aux soins. Éducation. Logement. Mobilité essentielle. Information. Culture. Participation démocratique. Il ne s’agit plus d’attendre que la croissance future finance hypothétiquement ces droits, mais d’organiser démocratiquement leur garantie. Les travaux d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, vont précisément dans cette direction : son rapport Eradicating poverty beyond growth souligne que l’augmentation du PIB, non compatible avec les limites planétaires, n’est pas une condition préalable à la réalisation des droits humains, au contraire. Il appelle à augmenter les biens et services contribuant réellement au bien-être tout en réduisant les productions inutiles ou nuisibles. La sobriété cesse alors d’être synonyme de privation. Elle devient une politique d’autonomie, de sécurité et de résilience. Et c’est probablement ici que prend tout son sens l’idée de reprendre le contrôle. Non pas reprendre le contrôle sur les autres. Mais reprendre collectivement le contrôle sur nos besoins, nos choix technologiques, notre alimentation, notre énergie, nos territoires, notre temps et nos institutions. Décroissance ou barbarie ? En 2018 j'appelais à ce que le grand affrontement soit entre régime Croissance et projet de Décroissance. La réalité s’est révélée plus complexe. Face à l’entrée dans un monde de limites, les pouvoirs économiques et politiques peuvent chercher à préserver l’accumulation par toujours davantage de technologie, l’exploitation de nouvelles ressources, la militarisation, le durcissement des frontières et des formes croissantes d’autoritarisme et de brutalité. L’histoire récente nous montre surtout que ces différentes logiques ne sont nullement incompatibles : elles peuvent se renforcer mutuellement. Une autre voie consiste à accepter démocratiquement les limites, réduire les inégalités et les dépendances, garantir les besoins fondamentaux, partager les ressources et le pouvoir, reconstruire des services publics et des communs, relocaliser ce qui doit l’être et retrouver de l’autonomie. C’est ce que propose la décroissance depuis toujours. Et à mesure que les crises s’approfondissent, beaucoup de ses intuitions me semblent non pas vieillir, mais devenir chaque jour plus actuelles. Elle ne manque donc plus tellement d’arguments. Elle manque de rapports de force, d’institutions, de relais médiatiques, de récits capables de parler au-delà des convaincus et, surtout, de confiance. La bataille est culturelle, sociale, médiatique et politique. En 2018, je concluais : « La décroissance sera politique ou ne sera pas ! » Huit ans plus tard, je n’en retirerais pas un mot. J’ajouterais simplement ceci : les idées de la décroissance doivent plus que jamais parvenir à s’imposer dans le débat public. C’est désormais une question de sécurité, de démocratie et, à mes yeux, de survie. Faute de quoi les crises continueront d’être captées par ceux qui proposent l’autoritarisme et la fuite en avant, alors même que l’effondrement systémique que nous décrivions il y a huit ans n’est plus une hypothèse lointaine. Face au chaos, reprendre le contrôle. Rien ne m’étonne. Tout reste à faire. - Vincent Liegey. @followers @à la une
samedi 19 septembre 2026
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